L’effacement violent des particularismes

La langue occitane est une langue régionale multiséculaire que l'on retrouve dans le sud-ouest de la France, le pays d'Oc, aussi bien qu'en Espagne, en Catalogne, ou encore en Italie dans le Piémont et la Ligurie.
Cette langue romane dérivée des langues indo-européennes, longtemps concurrente du latin, a connu son âge d'or entre le XIe siècle et le XIIIe siècle grâce à une production littéraire importante, mais aussi grâce aux troubadours qui sillonnaient les routes d'Europe.
L'occitan se développe ainsi à partir de la chute de l'Empire romain au Ve siècle, suite aux invasions barbares qui ont favorisé un renouvellement du latin classique vers cette nouvelle langue. Langue majoritaire dans la région jusqu'à la moitié du XXe siècle, l'occitan disparaît peu à peu sous les coups de boutoir des politiques linguistiques françaises. Ainsi, aujourd'hui, ce langage, comme de nombreuses autres langues régionales, est en état de décrépitude.

En effet, dans ce merveilleux monde capitaliste, les différences culturelles ont tendance à disparaître derrière une uniformisation marchande qui détruit sans pitié les particularismes locaux. Langues, traditions, architectures disparaissent au profit d'espaces qui se ressemblent de plus en plus. Les centres-villes se ressemblent tous et les mêmes boutiques mortifères polluent notre champ de vision. Les campagnes subissent aussi cette uniformisation : même fast-food de merde et mêmes façons de vivre, parqués dans des villes et villages qui peuvent vite ressembler à des mouroirs. Choisir de mourir comme tous les autres, entre la zone industrielle à l'abandon et le centre commercial où l'on va en pèlerinage tous les weekends afin de tromper l'ennui d'une semaine de taff sans saveur.

La résurgence des scènes de musique traditionnelle

Mais il semble que depuis quelques années (ou alors j'étais passé à côté), des poches de résistance se créent un peu partout en France ou ailleurs, afin de faire vivre à nouveau des formes de culture traditionnelle, et notamment à travers la musique.

Entendons-nous bien, ce retour à des formes et des pratiques régionales anciennes n'a rien à voir avec un régionalisme fascisant ou un nationalisme de cuve à pisse comme les benêts à béret et chemise à carreaux du Canon Français qui s'amusent à singer une France du passé qui n'a jamais existé.

Parmi ces nouvelles formes qui font des cultures régionales une source d'inspiration pour leurs arts, on peut noter le Diable Dégoûtant, projet qui nous livre depuis quelques années de belles (et parfois terrifiantes) compositions qui s'inscrivent dans des formes de musique traditionnelles que l'artiste décrit comme « une sombre tradition de piétinement ternaire comme le rythme d'un cœur au diapason d'un monde inversé » qui ne connaît pas de limites de frontières. Un retour à des musiques traditionnelles françaises qui prône l'internationalisme. Un geste de retour en arrière pour mieux se battre contre cette modernité moribonde qui sent de plus en plus la merde nazie.

Ajoutons à cela des projets comme Rubis Ramadan qui mêle musique libanaise traditionnelle et éléments électroniques, ou encore Mohammed Lamouri, fantastique chanteur du métro parisien mêlant musique algérienne et musique synthétique, ou encore Yeun Elez qui nous délivre une folk moyenâgeuse particulièrement sombre, particulièrement belle.

On note aussi des initiatives comme le label Folk Tapes en Angleterre, qui archive des musiques folk traditionnelles sortant sous format cassette selon les régions. En France, cette vitalité se perçoit dans le festival New Trad qui se tient chaque année dans un petit village du 41, nommé Saint-Aignan, et dans lequel nous arrivons enfin à notre sujet principal : joue la géniale Elisabeth Vogler.

Le premier album d’Elisabeth Vogler : une forme de lutte contre l'uniformisation

Qui est Elisabeth Vogler ?
Et bien c'est une artiste originaire du Béarn qui chante dans différents dialectes occitans, dont le béarnais qui est une variante de l’occitan gascon. Après des études musicales portées notamment sur l'électroacoustique, des expériences dans des groupes polyphoniques ainsi qu'une étude approfondie des chants bulgares, Elisabeth Vogler commence à chanter en occitan.

Et quelle a été ma surprise quand, après une soirée arrosée, je suis rentré chez moi et, sur les conseils d'un ami originaire de Toulouse, j'ai lancé l'écoute de Aus nom deus asos. Quelques dizaines de secondes d'écoute et la cassette était déjà achetée (il en restait 3 en plus) et un auditeur enivré de houblon se retrouvait face à quelque chose de beau, de magnifique, de presque sacré.

Car oui, dans cette musique, il y a quelque chose de divin. Tout d'abord et bien entendu l'usage de cette langue qu'en profane athée et ancien médiocre latiniste, on rapproche directement de cette langue d'église. On pense à la longue tradition musicale occitane et notamment au chant sacré O Maria, Deu Maire. À cela s'ajoute l'usage de l'harmonium, petit orgue miniature qui nous prend aux tripes tout au long de ce projet grandiose. Et puis bon, le magnifique titre d'ouverture Eth So Copa s'ouvre par des bruits de cloche, et l'intégralité du disque a été enregistrée dans une église à Lescun — donc oui, l'ombre du clocher pèse sur ce disque.

Enfin bref, ce disque est magnifique : les incantations lyriques d'Elisabeth Vogler ont quelque chose d'indescriptible et les larmes coulent à chaque fois sur le crépusculaire La mort du chien, où les lamentations se répètent dans un cantique mortuaire d'une intensité rarement égalée (pour moi).

Il serait vain de vouloir décrire en profondeur l'ensemble de ces chansons ; il faut s'y plonger comme un martyr et accepter de vivre pendant une vingtaine de minutes une expérience presque pascalienne.

On ressort sur le cul de ce disque magnifique et on n'a qu'une hâte : pouvoir voir un live de cette artiste grandiose dans une église ou dans n'importe quel lieu où cette voix lyrique et cet harmonium fantomatique viendraient nous hanter, et cela, je l'espère, pour bien longtemps. Et ne parlant pas occitan, on se retrouve ainsi à trouver de la beauté, du divin dans ce qu'on ne comprend pas — peut-être un peu comme un paysan face à une messe en latin — à la différence que cet usage de la langue et du sacré est ici émancipateur et forme de résistance !

Pierre Kropotkine disait que la seule église qui illumine le ciel est une église en feu ; on ne peut pas lui en vouloir, le théoricien de génie n'avait pas encore de lecteur de cassette à l’époque.

Bandcamp

Elizabeth Vogler

Label Billo