Les mystérieux artistes World Music et leurs satellites

Alina Astrova nous revient ce 1er mai avec un album aussi perché que les précédents, sorti sous son alias Lolina.
Russe-Estonienne établie à Londres, on la connaît sous le nom d'Inga Copeland, co-fondatrice du label World Music et moitié du duo Hype Williams avec Roy Nnawuchi (Dean Blunt).

L'univers artistique dans lequel Alina baigne est opaque pour le public. Ses projets, tout comme ceux de Roy, sont entourés de mystère — on comprend que les pistes sont volontairement brouillées et que la plupart des projets des uns et des autres sont liés, de loin ou de près, à des performance artists. Les interviews et récits livrés sont des performances en tant que tels. Le secret fait partie du mode de fonctionnement, et les liens entre projets et alter égos sont tentaculaires. On s'y perd, et ça en renforce d'autant plus la fascination.

Alina Astrova, comme Joanne Robertson, Bar Italia, Blue Iverson et autres parties aux projets World Music, entretient un deliver bien curaté. Chaque sortie est énigmatique, cryptique même — le plus souvent accompagnée de bribes de vidéos, d'images brutes, le tout dans un univers où s'imbriquent mode, dessin, peinture, installations. Ces collages de médiums donnent une impression singulière, entre découverte d'archives et hallucinations.

Ils font partie des cool kids. Tout paraît effortless, presque désabusé.

En réalité, le processus créatif de tout ce beau monde a impacté le regard porté sur l'art d'une grande partie de la scène underground, et continue d'influencer dans son esthétique chronically online notamment.
Faire, expérimenter, même lorsque rien n'a l'air d'avoir de sens. Continuer. Ne pas attendre quelque chose de trop précis du rendu. Trust the process, et tout rentrera éventuellement dans l'ordre — ou pas. Continuer de faire ce que l'on veut voir exister. On est dans le Do it anyway.

Lolina et Relaxin Records

Les pseudonymes permettent la versatilité nécessaire au changement de direction souhaité en fonction des projets. Inga Copeland sort des EP et albums de 2011 à 2014. Lolina prend le relai en 2015, sous son propre label : Relaxin Records. Extrêmement prolifique, elle a sorti des dizaines de projets différents et il lui arrive de dj en tant que Balmainjeans dans son Distressd club hébergé par Spanners à Londres.

Relaxin regroupe quelques-uns des albums les plus avant-gardistes de ces dernières années : le glitch pop Rapstar* du duo NEW YORK, le Good Coding h-pop de Great Area, ou encore l'ambient/noise Recycler de Brandon Juhans.
On pourrait presque constituer le pavillon londonien d'une biennale d'art contemporain avec quelques personnalités de ce label : Gretchen Lawrence, Coumba Samba, Georgie Nettel… artistes audiovisuel et performeuses.

Le monopoly des erreurs track par track, ou case par case

Border Beach ouvre sur une expérimentation modulaire jonchée de ponctuations acides bien vintage, à l'image de la pochette — photo certainement prise dans ces ressourceries mine d'or qui feraient rougir n'importe quel hypeux qui vient d'ouvrir son café-concept store et propose des vieux synthés et des porcelaines d'époque. Un voyage à la fois temporel et bien actuel, qui reflète gentiment l'ère nostalgique dans laquelle nous sommes plongés depuis pas mal d’années maintenant, et très certainement à toutes les époques. Mais le morceau est loin d’être désagréable, le ronronnement de fond est même très satisfaisant.

The Mercenaries, toujours assez rétro, invite à la danse grâce à sa rythmique et son BPM à 80 qui rappellent la juke de Chicago. À la toute fin, on reconnaît bien Lolina, toujours aussi surprenante dans l'imprévisibilité de son jeu qui s'amuse de thèmes aléatoires, dissonants.

Monopoly of Mistakes, le titre éponyme, grinçant et énigmatique — sa résonance mythologique souffle une sonorité hybride entre le divin et le robotique, qui rappelle un peu µ-ziq ou Boards of Canada.

Menace est très rigolote : acide encore une fois, mais qui emprunte aussi à plein d'autres styles — sirène un peu dub, un peu grime, voix et paroles qui font très ballroom et invitent à se déhancher dans une transe sassyyy.

Welcome to the Drift Of What’s Already Begun est cérémonielle et apaisante, avec une touche de mélancolie dont on ne sait pas trop si elle se veut antique ou, au contraire, futuriste.

You Ask Me les lyrics parlées auxquelles nous avait habitués Lolina dans ses précédentes sorties sont de retour. Ce monologue glisse sur un bourdon sourd. L'ambiance est club et uncanny. On adore.

Stand Off est entre la bassline et le R&B, elle me fait un peu penser au Make it up de Tirzah, aussi entraînante et hypnotique.

Back Against The Wall donne effectivement envie de longer les murs, son agressivité nous téléporte en plein coeur d'une arène Pokemon.

My Favourite Technique n’est pas ma track favorite, mais je reconnais que le changement de pitch sur le son grave du synthé donne un effet bouncy très sympa.

Everlasting nous conforte dans notre choix d'être allés jusqu'au bout — « you won't regret it », on bouge la tête, les basses sont boostées, la cow bell ne surprend pas et cette track passe un peu inaperçue malgré tout.

Enfin, Penalty finit sur une touche très IDM, dont je suis absolument friande. Quoi de mieux pour clôturer un album intello.


Cet album s'écoute, se réécoute et se mixe. Oscillant entre des BPM allant de 80 à 165, une aire de jeu regorgeant de possibilités s'offre aux disc-jockeys — peut-être bien à l'occasion d'un événement rassemblant des fans de World Music, armés de caméras VHS, comme avant un concert éclair de The Crying Nudes ?

Liens externes

Lolina Bandcamp

Lolina Discogs

Relaxin Records Website

World Music Group